Les difficultés liées à la santé mentale progressent. Elles constituent aujourd’hui l’une des principales causes de l’augmentation des absences pour raisons de santé et des mises en invalidité, en particulier chez les jeunes et les personnes d’âge moyen.
En 2022, les pertes de productivité liées à la santé mentale ont atteint près de 12 milliards de francs en Suisse. Face à ces chiffres, les entreprises développent des formations à la résilience ou des dispositifs de soutien. Ces initiatives sont indispensables. Mais elles ne suffisent plus.
Car la santé mentale n’est pas uniquement une affaire de fragilité individuelle ou de capacité personnelle à résister. Elle est aussi le reflet de la manière dont le travail est organisé, piloté et vécu au quotidien. À l’heure où l’intelligence artificielle transforme les métiers, les entreprises disposent d’une occasion rare: repenser les tâches elles-mêmes, plutôt que d’ajouter une nouvelle technologie à des organisations déjà sous tension.
Le travail est devenu plus exigeant
La dégradation de la santé mentale ne s’explique pas uniquement par le monde professionnel. L’isolement, les réseaux sociaux, les incertitudes économiques ou géopolitiques jouent également un rôle.
Mais le travail lui-même s’est profondément transformé. Les collaborateurs doivent être plus rapides et plus autonomes. Ils enchaînent les changements de priorités, les restructurations, les nouveaux outils et les transformations liées à l’intelligence artificielle, souvent sans disposer d’une vision claire de ce qui va réellement changer pour eux.
Environ 20% de la population en âge de travailler estime subir une charge psychologique moyenne à élevée. Dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre, les entreprises doivent donc
préserver durablement leur principale ressource: leurs collaborateurs.
Agir sur les personnes… et sur le travail
Renforcer la résilience, former les managers ou développer les premiers secours en santé mentale restent essentiels. Mais demander aux individus de devenir toujours plus résilients sans interroger leur environnement de travail comporte un risque: celui de leur faire porter seuls la responsabilité de difficultés qui sont parfois organisationnelles.
Les entreprises doivent également examiner la charge réelle, la clarté des rôles, le nombre de priorités, les modes de décision ou encore les interruptions permanentes auxquelles les équipes sont confrontées. L’analyse des absences ou les enquêtes sur le stress peuvent révéler ces tensions, mais elles doivent surtout conduire à revoir concrètement la manière dont le travail est conçu.
L’IA: une occasion de redessiner le travail
L’intelligence artificielle peut devenir un outil de plus à maîtriser et accentuer la charge. Mais elle peut surtout être l’occasion d’un exercice que peu d’entreprises ont réellement mené: décomposer les métiers en tâches et se demander, pour chacune d’elles, ce qui doit être automatisé, ce qui doit être assisté et ce qui doit rester pleinement humain.
Cet exercice permet d’identifier les tâches qui génèrent de la charge sans créer de valeur, celles que l’IA peut prendre en charge ou assister, et celles qui relèvent du jugement, de la relation, de l’éthique, de la créativité ou de la décision humaine.
Mené avec les équipes plutôt qu’imposé d’en haut, ce travail produit un double bénéfice: il réduit la charge inutile tout en redonnant de la visibilité aux collaborateurs sur l’évolution de leur métier.
Le rôle clé des managers et des RH
Les managers ne sont plus uniquement responsables de la performance de leur équipe. Ils doivent créer les conditions d’une performance durable, en régulant la charge de travail, en clarifiant les priorités et en accompagnant la redistribution des tâches entre humains et intelligence artificielle.
Les RH ont, eux aussi, un rôle majeur à jouer. Le déploiement de l’IA ne devrait pas être uniquement un projet technologique, mais également un projet d’organisation du travail, intégrant les questions de charge, de compétences, de rôles et de santé.
La santé mentale est devenue un indicateur de la qualité du management, mais aussi de la manière dont le travail est conçu. À l’heure de l’intelligence artificielle, les entreprises ont une occasion unique de ne pas seulement transformer leurs outils, mais de repenser le travail lui-même.